Vanoise : apprentissage de la montagne !

Publié le par Yann Borgnet

Je ne sais comment aborder le sujet de cette ascension, tant se mêlent dans ma tête des sentiments divers et variés : ceux d’un bel accomplissement, mais également ceux qui ont le goût d’inachevé, un goût amer et persistant qui peut par moment prendre les devants. Il est sûr, dans tous les cas, que cette ascension fût une formidable mine d’enseignements, mais à quel prix ? Celui de quelques engelures au stade fort heureusement raisonnable, mais également quelques mises sur le fil. À l’époque d’internet, ces apprentissages sont mutualisables, partageables, et je l’espère transférables... Je lisais à ce propos, avec des frissons prononcés, les ascensions de certains alpinistes, forts jeunes, s’attaquant à des structures de glaces fragiles, et mon incompréhension à l’égard des motivations qui les poussent à grimper sur leur guillotine doit égaler l’incompréhension que beaucoup ont à notre égard, nous alpinistes. Pourquoi ? Pourquoi vouloir aller chercher la petite bête dans un lieu dénué de soleil, en plein hiver, dans des conditions d’ascension à l’extremum de ce que l’on peut trouver l’été, ce qui revient à se poser la question : pourquoi grimper en hivernal ? Une hivernale, ça fait jaser. Après la lecture des récits d’un certain Desmaison, qui n’est pas tenté par ce genre d’expérience ? Reste à combler le vide entre une lecture, donc un exercice mental, qui plus est au coin du feu, et une ascension, un exercice physique ET mental, en pleine face nord. Il est abyssal !

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22h30, nous arrivons seulement au refuge. Avant cela, il m’a fallu traverser la France en voiture, dans des conditions hivernales. Résultat, un bras de suspension plié, et plus de voiture pour me rendre à Pralo. Bref, une petite galère qui, dans une préparation de course, n’avait pas sa place ! Des copains sont déjà là, le refuge est chauffé et l’eau est chaude, quel luxe ! Nous avons longé la face nord. Avec l’ombre de la pleine lune, elle me parut effroyable, j’en frissonnais ! Ma sérénité concernant cette «petite face» en a prit un sacré coup ! Le vent, dans un flux continu, nous glaçait sur place malgré notre bonne allure. L’association de ces deux éléments a suffi à lancer le processus de cogitation, celui qui te prend pour ne plus te lâcher, celui qui, en l’espace de quelques minutes, te permet d’imaginer tous les scénarios-catastrophes possibles. Les miens : la grimpe par plein vent et -30° ressenti, les doigts et les orteils noirs... Heureusement, Yoann est un positiviste, non du progrès continu et illimité de la science, mais bien de la vie. Alors tout va bien !

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Après avoir longé la face, un faux plat nous attend, nous contournons l’Aiguille vers la droite. Ça dure, ça n’en finit plus, et puis ce vent, et les sacs, de vrais mulets ! Je le pensais juste là, derrière la face nord. Et puis, à chaque bosse, je me dis que c’est la bonne, et à chaque bosse, il n’y a rien. Seulement quelques poteaux de bois qui indiquent le chemin par mauvais temps. Cela me fait des sous-buts, des sous-sous buts : le prochain, dans deux poteaux, encore 10, 9, 8.... La frontale est désormais inutile, la lune est majestueuse, et sa lumière nous ferait presque oublier l’obscurité de la nuit, l’heure tardive. Elle ne nous est plus volée par la Face Nord, ce pan vertical qui nous vole tout, notre temps, notre sensibilité, et par moment même notre plaisir. Le refuge, havre de paix, lieu de sérénité, de sécurité, de confort et de réconfort. Ce confort est paradoxal et relatif, mais en montagne, avoir une chaise, une table, un matelas et des couvertures, c’est un luxe ! Relatif, car le robinet reste inerte lorsqu’on le sollicite, car il faut être un vrai spécialiste pour allumer le gaz, que l’astuce de la fourchette n’est pas donnée à tout le monde, et que ce refuge est doté de toilettes plus grand que n’importe quel palace ! Et pourtant, c’est du luxe, un confort dont on se sent parfois coupable ici, là-haut, car pour nous la montagne recèle cette image d’austérité, de simplicité et de frugalité, cette image dont la société d’en bas s’est largement dépossédée. Peut-être qu’il y a donc dans cette recherche de l’inconfort une simple volonté de s’affranchir pendant un laps de temps de ces contraintes auto-imposées par l’homme. Et c’est vrai que ces séjours en montagne lavent l’esprit, le purgent de tous les problèmes du quotidien. Ils se substituent à d’autres problèmes, qui sont par moment de l’ordre de la survie. Il s’y crée ce rapport simple et instinctif à l’élément qui a toujours prédominé dans les relations de l’homme et de la nature, et qui a existé jusqu’au masque causé et imposé par nos sociétés industrielles.

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7h, heure du réveil. Dehors, il fait déjà jour, mais nous ne sommes pas très pressés, nous avons la journée devant nous. L’approche est rapide et le vent s’est calmé. Je découvre avec stupeur cette face, si grande et si petite. 350m, qu’est-ce à côté d’une paroi comme les Grandes Jorasses ? Un tiers. Et pourtant, ce gros bide rondelet en bas, lisse, immense ; ce pilier détaché, là haut, et cette courbure de rein, au milieu... Mais l’humanisation ne prend pas dans ma tête, cette montagne n’a en rien d’un caractère humain. Aucune comparaison ne permet de la rendre plus surmontable, plus attrayante et plus docile. Et cette neige, qui parait presque absente, mais qui lui donne une robe mouchetée. Elle ne nous inquiète guère pour le moment.

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Après avoir remonté l’écharpe de neige, Yoann attaque par un petit dièdre. Ça n’a pas l’air simple, et subitement nous comprenons tous les 2 que nous ne sommes pas en haut, en même temps que la dure impression de n’être pas grand chose face à l’inerte ! Quelques mètres en ascendance à droite, puis Yo part vers la gauche. Étonnant, les deux premières longueurs partaient normalement vers la droite. Le verdict tombe bientôt : on est parti trop à droite, il va falloir retraverser. Premières frayeurs et premier constat : ce n’est plus la même voie. En effet, Yo l’avait déjà faîte l’été, et le départ ne paraissait plus du tout logique ! Nous rejoignons le relais classique par une traversée d’une bonne vingtaine de mètres, protégée par un seul point, moi qui pensais pouvoir laisser encore un peu au repos mes neurones. Les copains qui nous suivent grimpent rapidement les 10 mètres qui nous séparent du sol. 10m de dénivelé en plus d’une heure et 50 mètres de corde, cela commence à merveille ! Quand on est ainsi dans une mauvaise passe, on se dit toujours que ça ne peut que s’arranger, d’autant plus si l’on consulte les cotations du topo : 4+, 3+, 6a, 4, 5+, 5+... A priori rien d’insurmontable, on devrait courir. Deuxième erreur : un sérieux manque d’humilité. Considérer que la voie serait une bouchée de pain, en prenant comme seuls indices la longueur et la difficulté est une belle erreur, et nous la payons à nos frais. Nous nous sommes levés à 7h, nous aurions dû nous lever à 4. Chaque longueur fût un abominable combat ! Mètre après mètre, il a fallu négocier chaque passage avec cette neige, cette foutu neige qui recouvre tout, sauf les dalles, et encore ! Justement, une des longueurs les plus dures,  et je pèse mes mots, fût la traversée en trois sup : de la dalle recouverte de neige, avec une petite marche, aussi impalpable que cette neige poudreuse. Car en plus d’être froide, de recouvrir chaque prise et chaque fissure, cette neige avait aussi la propriété d’être inconsistante ! La méthode de grimpe était donc décuplée en différentes étapes. La première était bien sur de nettoyer la neige, de déposséder le rocher de sa parure hivernale, ce que fait si bien et sans effort le soleil une fois le printemps venu. Ensuite, il fallait trouver une prise pour la main ou un ancrage pour le piolet, et puis enfin, il fallait chercher les lieux de protections naturels, forts rares dans cette roche calcaire, et encore davantage avec la neige ! Une énième erreur fut la stratégie de grimpe : en grosse (et même en chausson dans le projet) et à mains nues. À l’époque du DTS, dans l’ère de l’escalade 2.0, celle qui revendique l’usage de la médiation technique, il semble que l’usage de crampons et de piolets aurait été judicieux. C’est également un parti pris de ne pas abîmer le rocher, mais un choix non sans conséquences !

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Après une première section de traversée, interminables traversées qui ne font pas avancer le smilblick, nous voilà à présent dans une zone de dalles... Je suis tout de même frappé de la précision des chaussures, qui malgré leur chausson amovible, sont bientôt plus précises que mes chaussons. Voilà un élément positif : la confiance en son matériel. La confiance en soi est si vite grignotée, friable dans ce genre d’ascension, que le matériel doit remplir sa fonction. Bien sûr, moins il y a de matériel, moins la question se pose, et plus la simplicité que l’on va rechercher là-haut est prégnante. Le rapport à l’élément est plus pur.

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Yoann continue par une longueur en fissure, puis un surplomb suivi d’un dièdre lisse, quel combat ! Il est lessivé moralement ! Et dire que c’est côté 5 sup sur le topo...

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Deux autres longueurs nous mènent au pied de la section finale : un vaste dièdre facile, donc abominable. Cette dernière partie s’accompagne de ce qui est indéniable à présent : la nuit tombe et nous allons finir dans l’obscurité. Avec les radios, nous informons les copains qui nous attendent au sommet qu’ils peuvent redescendre, que l’on n’est pas prêt de sortir ! Heureusement que j’ai insisté pour prendre une Nao. J’attaque la longueur lorsque le soleil trépasse. Ce n’est pas très raide, mais les protections sont rares, et le rocher est par moment douteux.

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Il fait quasiment nuit quand je parviens au relais, les frontales sont dans le sac de Yoann. Il me rejoint donc, et je sors ce que je pense être notre objet salvateur. Quelle stupeur quand, au bout de trente secondes, la frontale clignote et s’éteint ! Toute neuve... Et déjà un souci de batterie. Je m’en doutais, après la première recharge, elle ne m’indiquait qu’une barre de charge, pareil après la seconde. Ces nouvelles frontales ne sont décidément pas au point, et au vu du tarif, je trouve cela plutôt scandaleux ! Bref, on se retrouve là, à 4 longueurs du sommet avec une frontale qui ne marche plus, et l’autre dont le faisceau de lumière n’excède pas celui d’une bougie. Dernière solution : mettre la batterie de la NAO au chaud, et prier pour quelle remarche. Au pire le second grimpera au feeling...J’attaque donc une nouvelle longueur à peine éclairé par notre frontale de secours. Ce qui est étonnant, c’est qu’avec l’obscurité de la nuit, le vide disparait complètement, et se substitue à un petit nuage de coton, un cocon, dans lequel une chute serait un plaisir des sens. A chaque fois que je grimpe des longueurs difficiles de nuit, j’ai cette perception-là du lâcher prise, de l’invincibilité. Je surmonte l’élément, je le domine sans trembler, je ne suis plus lucide ni vraiment conscient. C’est là encore un autre stade, plus prononcé encore que cet instinct de survie. Nous n’avons pas d’autres alternatives sinon celle de sortir par le haut, les piles des frontales sont faibles... Nous ne pouvons trainer. Et pourtant, au relais suivant, nous nous imposons une pause. Cela fait 3 longueurs que je grimpe à mains nues, et je ne sens plus mes doigts, tout comme Yoann. On sort les chaufferettes, les grosses moufles, et on s'évertue à les réchauffer, ces maudites extrémités (les doigts...). Tout se réchauffe, mais le bout m’interpelle, il reste froid, dur et blanc. Je le sais maintenant, notre périple va s’arrêter là, ce que je craignais nous ait arrivé. La seule chose que je redoutais, et pour laquelle je prenais garde... Nous n’avons rien senti. Des vicieuses, aucune alarme, aucune alerte, elles ne nous ont pas prévenus. Il nous reste deux longueurs. Nous repartons. En tête comme en second, je garde désormais mes gros gants. Il n’y a pas de noir, je reste confiant, mais tout de même je me suis senti trahi, trahi par la montagne, car je le savais. Plusieurs copains se sont déjà fait la même chose, et ils m’avaient prévenu : boire, se réchauffer quand cela devient insensible. Mais justement, quand cela devient insensible, on ne le sent plus, alors comment s’en rendre compte ? Et boire... Nous n’avions qu’un petit thermos, que nous avons ouvert à 19h. Nous étions tellement absorbés par l’ascension que nous n’avions ni faim, ni soif. Ces besoins pourtant vitaux étaient masqués par un besoin encore plus fort.

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22h30, nous sortons enfin, exténués. Nico, surnommé Tex junior, un bon copain, nous attend en bas de la descente. Ce n’est pourtant pas fini : une arête effilée, une descente en neige gelée... Nous ne pouvons vraiment relâcher la tension qu’en arrivant à nos skis, déposés par nos amis au pied de la face sud. Subitement, la question des doigts devient première, elle m’occupe l’esprit, me laisse un goût amer... Nous avons des engelures.

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Merci à Pascal, Chloé, Xav, Émeric, Nico, Antoine, Max, Aude, Pierre pour la bonne ambiance, les portages, les "tâches ménagères"... et à Yoann pour son positivisme et sa bonne humeur. La prochaine fois, on enchaine ! :-)

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Commenter cet article

yann 13/03/2013 18:37

salut Yohan,
bravo à tout les deux , même si vous n avez pas réalisé l'enchaînement prévu je suis sur que cette expérience fut riche d'enseignement et de souvenirs intenses

amicalement

yann (le sp )